Ar hordennour


Cordiers au travail
La Bretagne insolite au début du siècle
Les métiers de la terre, du bâtiment et surtout de la marine à voile avaient un grand besoin de cordes, filins, câbles en tous genres. Cependant, pour indispensable qu'était leur métier, les cordiers n'en étaient pas moins méprisés. On les surnommait Cacous en breton, Caquins ou Caqueux en français. H.F. Buffet nous apprend qu'en 1667, le duc de Mazarin fit construire à ses frais une corderie à Port-Louis, sur les sables du Lohic, à l'intérieur des remparts. Sous l'Ancien Régime, il y avait deux dynasties de cordiers à Port-Louis : celle d'Urbain Le Maire qui travaillait "le long de l'enclos des Récollets" et celle de François Le Nozec'h établie "sur les glacis et le long des murs de la ville". Au milieu du XVIIIème siècle, ces deux familles se fondirent en une seule.

La rue de la Corderie conserve le souvenir de la Corderie Martin qui cessa de fonctionner en 1929.

Dans les années qui précédèrent la dernière guerre mondiale, on pouvait encore voir un cordier, à Port-Louis. Il travaillait en plein air, au pied des remparts, près de la Pointe. Les reins ceints d'une sorte de tablier contenant la réserve de chanvre, il étirait son fil en marchant à reculons entre les râteliers qui soutenaient son ouvrage. Dans une petite cabane, se trouvait l'essentiel de son matériel, en particulier le touret sur lequel on enroulait la corde.


Le travail du cordier

« Le cordier achetait le chanvre roui et broyé aux paysans, et il le peignait et le filait. Les fils étaient croisés par des roues tournées par un homme. Des sortes de râteaux de bois régulièrement espacés maintenaient ceux-ci à hauteur du sol. Un fil de 110 mètres donnait après torsion une corde de 80 mètres, laquelle était ensuite enroulée sur un touret, lui donnant l'allure d'une grosse bobine. Cet artisanat nécessitait un vaste espace et se pratiquait généralement le long d'un chemin.»

F. LÉVEILLÉ, Les Cordiers de La Madeleine.


Le matériel du cordier  

Il a traversé les siècles sans subir de grandes modifications. Un inventaire de 1784, à l'occasion d'une vente judiciaire, nous énumère un matériel qui est probablement, à peu de chose près, celui qu'a laissé le dernier cordier de Port-Louis. ...« la grande roue, son anse et les 7 crochets en dépendant, un baril de gouderon, 2 petites marettes quarrées avec les chevalets de la corderie, un grand peigne à filasse, en tout 130 livres d'étouppe, 62 livres de gros chanvre, une auge de gouderon...»

G. MEURIC, A Propos des Cordiers du Temps Passé. La fabrication d'une aussière à trois torons "Le Chasse-marée", juin 1998 


Origine des cordiers  

Nous n'avons aucun renseignement sur la présence de cordiers au Port-Louis avant 1667 alors qu'une importante population de Cacous et des caquineries sont attestées dans les communes environnantes (Riantec, Plouhinec, Nostang, Saint-Caradec près d'Hennebont). Il semble étonnant qu'il ait fallu attendre la création de la Compagnie des Indes pour que cette cité maritime ait besoin de cordages. Il est vrai que les documents évoquant les Cacous rapportent des épisodes de rébellion ou des sanctions judiciaires. Sans doute y avait-il aussi des Cacous sans histoire ou qui n'en faisaient pas.

Qui sont les cacous ?  

Ce terme apparaît dans les textes à partir du XVème siècle, sous la forme Cacous, Caquins ou Caqueux, et est associé à ceux de ladres, de malornez, de méseaux, autant de synonymes de lépreux. La lèpre sévissait de façon endémique un peu partout, depuis les temps anciens. Mais à la suite des Croisades, de nombreux croisés et pélerins revinrent contaminés de Terre-Sainte et la France connut une très forte recrudescence du mal, en particulier au XIIème- XIIIème siècles. Dès le début de la chrétienté, le concile d'Orléans (549) avait confié aux évêques le soin des lépreux, et le concile de Lyon (583) avait ordonné la "séparation" des lépreux du reste de la population. C'est donc au clergé et à la charité publique que fut confié le soin de ces malades, encore appelés ladres en référence à saint Lazare (d'où les noms de ladreries, maladreries ou lazarets donnés aux léproseries). Durant tout le Moyen âge, des autorités de l'église, des monastères, mais aussi des rois, des seigneurs, des villes, fondèrent des léproseries. Ces léproseries, situées à l'extérieur des cités, avaient leur propre chapelle (généralement consacrée à saint Lazare ou plus fréquemment dans notre région à sainte Madeleine), et leur propre cimetière. Les malades reconnus lépreux étaient séparés des "gens sains", au cours d'une cérémonie religieuse. Ils étaient dits "morts quant au monde". Ils devaient se retirer dans une léproserie, revêtir une robe grise portant une marque rouge distinctive et, lorsqu'ils sortaient de la léproserie, annoncer leur passage au son d'une crécelle. Les lépreux étaient pris en charge par les léproseries pour les soins requis par leur état et pour leurs besoins matériels ; ils étaient dispensés du fouage au roi et ne devaient qu'une taille collective à l'évêque. Par contre, ils subissaient un certain nombre de contraintes et d'interdictions : ils ne pouvaient ni louer des terres ni cultiver des produits destinés à la consommation ; ils ne pouvaient se rendre dans les marchés ni se mêler aux rassemblements de foule. S'ils étaient admis aux offices religieux, ils devaient se tenir à l'écart des autres paroissiens, au fond de l'église, près de la porte, sous les cordes des cloches. Ils ne pouvaient exercer que le métier de cordier et par la suite, durant le XVème siècle, ils furent autorisés à confectionner des mesures de bois (boisseaux) et des barattes. On peut s'étonner du choix de ces activités pour des gens réputés contagieux puisque la corde non seulement passe de main en main mais plonge dans le puits ; de même la baratte reçoit le lait et le beurre. Les lépreux n'étaient pas inhumés avec leurs concitoyens, mais dans leur propre cimetière attenant à la léproserie.  

Origine du mot caquin  

Tous les textes désignent les caquins comme ladres ou suspects de lèpre. Et de fait, là où existe une caquinerie, a existé une léproserie. Les Caquins sont enfermés, comme les lépreux, et jouissent comme eux de certaines exemptions, mais ils conservent les droits communs (droit de propriété et de disposition des biens, droit d'ester en justice). Certains ont dit que les Caquins étaient des descendants de juifs, infectés de lèpre ; ou les restes d'une nation vaincue lors de la chute de l'empire romain. On a aussi prétendu qu'à l'époque de Charlemagne, des Espagnols ou des Sarrazins se seraient répandus sur le littoral, des Pyrénées à la Bretagne. Le surnom injurieux de Cagots, existant dans le Sud-Ouest et parfois traduit par chiens de Goths aurait donné Cacous, en Bretagne. Une étymologie paraît plus vraisemblable : tout lépreux est porteur d'un petit baril où il reçoit le breuvage que la charité lui offre. En vieux français, ce baril se nommait caque, caquet ou caquin. D'où l'extension à son porteur. Le mot caquin ou caqueux désigne donc les descendants présumés des lépreux d'autrefois. Mais pourquoi ce terme a-t-il survécu à la lèpre?

De la léproserie à la corderie  

Rosenzweig rapporte que l'étude des aveux et titres3 des XVème, XVIème, et XVIIème siècles font état de plusieurs maladreries ou de caquineries qui sont devenues chantiers de corderies. L'éloignement du centre de la ville est un avantage pour l'exercice d'un métier qui exige de l'espace. Mais cette justification est certainement insuffisante. On trouve également dans les "clandy" des cordiers, des tisserands ou des filandiers. Quand la lèpre s'éteint progressivement, c'est-à-dire vers la fin du XVIème siècle, les interdictions tombent peu à peu en désuétude : on ne porte plus la marque, on circule librement, on loue des champs et on les cultive. Mais les descendants des lépreux n'abandonnent pas la maladrerie où ils sont nés car c'est un bien transmissible, exempt de contribution et bénéficiant de divers avantages. De plus, le métier de cordier étant un monopole est relativement lucratif. Tout ceci est propre à développer la jalousie des voisins. En héritant des biens de leurs pères, les cordiers héritent aussi de la qualité de Cacous et du mépris voire de l'aversion que les ancêtres de leurs concitoyens vouaient aux lépreux ... qu'ils ne sont pas ! Au XVIIème siècle, des tentatives sont faites, souvent par des prêtres (Quimper), pour intégrer les Caquins à la vie religieuse commune, tout particulièrement en ce qui concerne les baptêmes. Mais les enterrements de Cacous dans les cimetières des paroisses soulèvent une vive opposition des habitants. De violents incidents ont été rapportés à Quimper (1667), à Saint-Caradec près d’Hennebont (1679), à Pluvigner (1687), à Kervignac (1689). Au XVIIème et au XVIIIème siècles, les cordiers étaient vassaux et sujets de l'évêque, "en leur qualité de cordiers". Ils étaient d'ailleurs tenus de fournir à l'évêque "un licol de bon chanvre pour son cheval", les cordes pour les cloches de la paroisse où ils habitaient, et parfois les cordes pour pendre les criminels. Mais des prêtres partageaient les préjugés de leurs contemporains : dans certaines paroisses, les enfants de cordiers étaient inscrits en fin du registre des baptêmes, à l'envers, de même que les batards. Parfois la curieuse mention "cordier-natif" " était portée en marge du nom de l'enfant. A la suite des troubles que nous avons évoqués, le Parlement de Bretagne avait été saisi, mais l’arrêt qu’il prit se limitait à la seule affaire de Saint-Caradec : les cordiers de ce village avaient les mêmes droits que les autres habitants à condition d’accepter de renoncer à leur exemption d'impôt, ce qu'ils firent. Les affaires ultérieures furent renvoyées devant les juridictions royales. Ce n'est donc qu'au XVIIIème siècle et surtout après la Révolution que les cordiers ont été officiellement reconnus comme des citoyens à part entière. Cependant de tenaces préjugés ont perduré pendant tout le XIXème siècle (et peut-être au-delà...), en particulier pour les mariages. La mémoire populaire n'avait plus de souvenirs des lépreux du Moyen-âge mais conservait des préjugés à l'encontre des cordiers tout en ignorant la filiation éventuelle de ces deux groupes. Il n'était pas rare d'entendre dire d'un être chétif, mal formé ou insignifiant : "Celui-ci n'est qu'un Cacous ! ".
M. Richard